Le cinéma est la projection d’un film sur un écran au moyen d’un faisceau lumineux ; le passage de la lumière à travers les images fixes d’une pellicule mue par un mécanisme et sa projection crée l’illusion d’une histoire qui se déroulerait sous nos yeux. Mais que se passe-t-il quand la lumière elle-même devient le sujet du film ?

C’est la question que contemplent précisément les films de Nathaniel Dorsky. Ici pas de narratif, pas même l’ombre d’un son ; le film lui même est son propre sujet. Au lieu de solidifier l’illusion, la progression des images restaure et nourrit l’instant présent. La lumière jaillit de l’obscurité, non pour permettre le développement d’une histoire qui avancerait vers un dénouement, mais pour épouser l’ici et maintenant et en déployer la plénitude. L’image n’a donc d’autre but qu’être elle même. Être. Les films de Nathaniel Dorsky sont autant de méditations sur la lumière ou plutôt des méditations de la lumière se déployant elle-même dans des formes qui surgissent et s’effacent, naissent et meurent comme un souffle. Cette mise en œuvre du cinéma donne à Nathaniel Dorsky la faculté de se retirer de sa création et de la rendre ainsi universelle, dans le sens où elle nous invite à la contemplation d’une intime présence en de ça ou au delà du « personnel ».

Tout cela peut paraître un peu abstrait mais en quoi ces films participent-ils à notre pratique du zen, de l’assise de l’Eveillé, de l’Eveillé en action, de notre engagement ? Parce qu’au lieu de nous transporter vers un dénouement, le cinéma de Dorsky nous place directement au cœur de l’instant, nous donnant ainsi le sens que tout est déjà là. Il est à l’inverse du paradis perdu, du pêché originel, du manque, de la société de la consommation, de la croyance en la croissance éternelle et de l’exploitation effrénée des ressources et des êtres.

Notre pratique nous invite à restaurer en nous la joie du vivant et à la déployer à travers notre existence toute entière. Dans les mouvements citoyens qui développent la générosité, la convivialité, l’empathie parmi les humains et l’attention, la douceur, le respect à l’égard de de la terre, elle peut être le lieu de ressourcement où l’on découvre qu’il n’y a aucun vide à combler, que foncièrement rien ne manque et que tout est déjà là – parfait.

Et, parce que rien ne manque et que tout est déjà là, il nous faut être des humains et faire vibrer cette perfection dans toutes les dimensions de notre vie.

Genko

http://www.centrepompidou.fr/cpv/ressource.action?param.id=FR_R-c843dd5f45b59e5ac2299284395a25&param.idSource=FR_E-c843dd5f45b59e5ac2299284395a25

http://nathanieldorsky.net

Chers amis,

Je reprends, après plus d’un an d’interruption, la rédaction du blog de Zen-Voie du Cœur. Mes premiers articles portaient sur la difficulté de faire de notre vie toute entière le champ de notre pratique – autrement dit, de vivre cet enseignement de l’intime, tel que l’exprima un ancien maître : L’univers tout entier est le corps véritable de l’être humain.

Ressentir profondément que l’univers entier – les montagnes et les nuages, la joie et les pleurs, la primevère et la déchèterie, le mendiant et le banquier – absolument tout est « notre propre corps », c’est percevoir notre véritable nature. Mais comment incarner pleinement cette expérience, comment l’incorporer jusqu’à la moelle de nos os ?

Difficile, au cœur de ce monde, de ne pas se sentir déchiré entre l’intime de la vie intérieure et une société en proie à sa religion de la croissance, son addiction au profit et une sourde violence à l’égard de la terre et des autres formes de vie. Comment vivre la non-dualité et l’altérité, « l’absolu et le relatif », dans une culture qui représente les phénomènes comme autant d’entités séparées et où tout devient produit, ressource naturelle, ressource humaine, valeur marchande – une société où nous devons tous également travailler et survivre et où, plus que jamais, nous sommes appelés  à déployer notre force d’amour ?

Depuis maintenant 18 mois, Catherine Éveillard-Elsky, enseignante dans la lignée de Chogyam Trungpa (Centre Shambhala), Emmanuel Ollivier président de l’association Terre d’Éveil, Eric Rommeluère, enseignant du zen, écrivain et fondateur de l’association Un Zen Occidental  et moi-même travaillons à la mise en place d’un collectif de bouddhistes engagés. Notre travail porte de façon croissante et inattendue sur la nécessité et le désir de nous laisser toujours davantage transformer les uns par les autres. Nous transformer pour simultanément prendre part à la transformation de la société et cela, à partir de son potentiel d’éveil – de l’intelligence primordiale qui nous porte, nous façonne et nous invite à nous mette à l’œuvre ; autrement dit, à nous ÉVEILLER ensemble.

Voici, en l’état, le texte qui exprime ce travail collectif :

S’ÉVEILLER est le nom d’un collectif de bouddhistes engagés. Il rassemble des enseignants et des pratiquants de la Voie de l’Éveil – la Voie du Bouddha – issus de différentes traditions, unis par une vision commune : l’urgence, aujourd’hui, de repenser la société et de contribuer à une autre façon de vivre ensemble, dans la générosité, le respect et la coopération.

La Voie de l’Éveil nous permet de faire l’expérience que nous ne sommes séparés de personne ni de rien, elle nous permet également de révéler, de développer et d’apprécier nos capacités de présence, d’attention et de bienveillance. Nous éprouvons, comme d’autres traditions que la force d’amour est le cœur du sujet : nous voulons ensemble, et avec d’autres, la mettre en œuvre. La Voie nous engage à réaliser non seulement ce que nous sommes, mais que chacun est comme un foisonnement de possibilités. Nous voyons chaque situation, même les plus difficiles, comme une occasion de nous transformer et de grandir, car nous avons, chacun d’entre nous, la capacité d’interroger nos fonctionnements, d’agir autrement et d’imaginer d’autres façons de vivre.

Nous vivons résolument ensemble : Toute société naît de la capacité des individus d’entrer en relation avec les autres, de leur faire confiance et de bâtir un projet commun. Nul ne sait de quoi demain sera fait, mais nous pouvons entrer, toutes et tous, dans la merveilleuse aventure d’inventer l’avenir.

La Voie de l’Éveil intègre tous les aspects de l’existence. La vie intérieure ou la vie spirituelle ne vont pas à l’encontre de la vie sociale ou collective. Plutôt que les opposer, nous les voyons comme des dimensions complémentaires et indissociables appelées à mutuellement se vivifier. Nous avons confiance que cette Voie, qui nous fait découvrir nos ressorts intérieurs, qui dévoile et métamorphose nos peurs, peut aujourd’hui contribuer à l’émergence d’une nouvelle culture de sagesse.

 Ce collectif est un espace de rencontre, de communication et de formation. Nous menons des réflexions et des actions qui répondent aux souffrances individuelles ou sociales ; nous mettons en place des formations à des personnes qui voudraient intégrer divers outils de compréhension et de transformation personnelles ou collectives.

Ce collectif est ouvert. Il a vocation de relayer et de soutenir les actions des organisations, des groupes ou des personnes qui participent à l’éveil des consciences et militent pour un autre regard sur les questions sociales, écologiques et économiques. Nous pouvons nous mobiliser dans le cadre d’actions locales ou nationales et participer aux débats de la société civile sur les nécessaires transformations sociales.

Michel Dubois, Catherine Éveillard-Elsky, Franck Le Naourèse, Emmanuel Ollivier, Éric Rommeluère (février 2013).

Prenez date : calendrier du Collectif « S’eveiller »

Demain, samedi 16 mars de 15h à 16h : Cercle du Silence, Place du Palais Royal face au Conseil d’État. Venez nombreux pour vous recueillir et protester avec nous contre les traitements, toujours aussi inhumains, subis par les migrants sans titre de séjour.

Samedi 26 mars de 18h30 à 20h30 : Éric Rommeluère au « Forum 104 » (104 rue de Vaugirard 75006 Paris, salle « Les Oliviers ». Conférence-débat autour de son dernier livre, Le Bouddhisme Engagé.
 Quelques exemplaires de l’ouvrage seront proposés à la vente à cette occasion.
Accès libre et gratuit, sans inscription préalable !

Dimanche 26 mai : Méditation et Action, la Pratique du Bouddhisme engagé –   Fête du Bouddhisme à la Pagode du Bois de Vincennes, témoignage et présentation du Collectif S’Éveiller avec Michel Dubois, Catherine Eveillard-Elsky, Emmanuel Ollivier, Éric Rommeluère (février 2013).

Samedi 8 et dimanche 9 juin : L’Économie Solidaire – Centre Shambhala, 17 rue Eugène Varlin – 75010 Paris

Calendrier des retraites avec Michel Genko Dubois :

Vendredi 17 mai 19h – lundi 20 mai 15h : Sesshin (retraite) – Château de Faugernon, Lisieux. 70€

12 – 19 juillet Retraite sesshin vendredi 19h – jeudi 14h – Centre Dana, Montreuil

Renseignements : zenvoieducoeur@gmail.com                                                                    Michel Genko Dubois, Tel. 00 33 1 49 88 91 65

28 juillet – 4 Août. (Dimanche 19h – Dimanche 12h) Ferme «Les Gavatxes». 160€

Réserve naturelle d’Alta Garrotxa, près du village de Beget, Pyrénées espagnoles.

Renseignements : corriekoppedraijer@gmail.com                                                                 Corrie Koppedraijer, Tel. 00 34 972 192022

 

Dans mon premier blog, il y a deux mois, j’avais parlé de la Présence. J’aimerai aujourd’hui parler de la présence de l’autre et de la Présence à l’Autre.

Il y a plusieurs semaines, un dimanche à l’heure du déjeuner, nous prenions part à la distribution de repas fournis par l’Association l’Un Est l’Autre aux personnes en situation de précarité ;  il y eut vers 13h ce très bel échange avec un monsieur Sikh portant turban et barbe blanche. Au moment où il partait, je l’ai salué pour lui souhaiter une bonne journée. Il s’est alors arrêté ; nous nous sommes regardés et je lui ai demandé :  Where are you from, sir? —  Penjab. Son anglais était très rudimentaire mais avec le cocard et les marques qu’il portait au visage et au bras, il a réussi à me faire comprendre qu’il s’était fait attaquer quelques jours auparavant dans le Parc de la Villette. Je l’écoutais avec toute mon attention. Il paraissait avoir dans les 70 ans. Nous nous sommes dévisagés durant quelques secondes  … Et d’un seul coup, l’invisible barrière qui nous séparait s’est dissoute. Nous avons, tous deux, ressenti la même chose : tout ce qui pouvait nous cloisonner avait soudainement lâché. Nous nous sommes retrouvés cœur à cœur. Le Monsieur a pris ma main ; il l’a embrassée. J’ai pris la sienne et j’ai fait de même, puis il est parti en disant : « Thank you ! Thank you ! » Petit miracle ordinaire du dimanche midi, lorsque s’efface la barrière entre invitant et invité et qu’un rayon de gratitude nous enveloppe tous d’un même éclat.

La crise économique s’aggrave ; le chômage et la précarité s’accroissent, sans qu’émergent des solutions nouvelles. Des étrangers, naufragés des guerres civiles, des catastrophes écologiques, des désastres économiques et sinistrés de la globalisation, se pressent, par millions, vers l’Europe dans l’espoir d’un ailleurs où travailler et survivre. En réponse des municipalités de plus en plus nombreuses se barricadent en prenant les mesures d’hostilité à l’égard des plus pauvres : interdictions de mendier, de fouiller les poubelles, de boire des boissons alcoolisées ou de dormir sur les bancs publics. La précarité est criminalisée ; Les politiciens déclinent le « Not in my backyard » en discours sécuritaires et stigmatisent les étrangers.

Il y a deux millénaires, l’Évangile de Matthieu formulait cette admirable réponse aux peurs que déclenchent la précarité des autres et la perception de leur infortune. Jésus y proclamait son unité avec les plus vulnérables : J`ai eu faim, et vous m`avez donné à manger; j`ai eu soif, et vous m`avez donné à boire; j`étais étranger, et vous m`avez recueilli ; j`étais nu, et vous m`avez vêtu; j`étais malade, et vous m`avez visité; j`étais en prison, et vous êtes venus vers moi….Je vous le dis en vérité, tout ce que vous avez fait au plus petit de mes frères, c`est à moi que vous l’avez fait.

Le Sutra de La Perfection de la Grande Sagesse Parfaite, (Prajnaparamita Sutra) rapporte ce dialogue entre le Buddha et son disciple Subhuti :

Subhuti : Comment le Bodhisattva fait-il une offrande pour secourir les êtres ?

Le Seigneur Bouddha : Voici comment le Bodhisattva,[1] imprégné de la sagesse parfaite, fait ici des offrandes – il nourrit ceux qui ont faim,  il offre aux êtres humains tout ce qui peut leur être utile. Et il donne aux humains, ainsi qu’à ceux qui ont pris naissance sous une forme animale de la même façon qu’au Tathagata (le Bouddha), aux Pratyekaboudhas[2], Arhats[3] (etc….) C’est après avoir formé la notion de non différenciation qu’il fait ces offrandes à tous les êtres. Pourquoi ? Parce qu’il a reconnu que la multitude des phénomènes sont les apparences de la non dualité.[4]

Face à la crise et aux peurs que celle-ci engendre, nous avons le choix de l’hospitalité ou de l’hostilité avec toutes ses déclinaisons possibles  de l’indifférence à l’hostilité. Ces choix font écho aux deux extraits de la Genèse qui portent sur l’accueil des étrangers : l’hospitalité abrahamique et son contraire, la xénophobie de Sodome et Gomorhe. Le récit biblique montre Abraham en union avec « l’Être », Dieu, l’Absolu « dans un état de Présence éveillée ». Il aperçoit, soudain, trois voyageurs et, sans la moindre hésitation, se départit de l’Un pour accueillir l’Autre. Il se prosterne devant les visiteurs, il les prie de s’arrêter à l’entrée de sa tente, leur apporte de l’eau pour qu’ils se « lavent les pieds », puis il engage sa maisonnée à préparer un festin. Se mettant totalement au service des voyageurs, il demande à son épouse de préparer des galettes, choisit le veau gras, ordonne « au jeune homme », son fils Ismaël, de le préparer et fait apporter de la crème. Aux inconnus, il offre sans réserve le meilleur repas que sa maisonnée puisse préparer.

Un commentaire [5] nous informe que la tente d’Abraham était pourvue de portes aux quatre direction et qu’il les laissait toujours ouvertes afin qu’aucun voyageur n’ait jamais besoin de la contourner pour y entrer. Il se trouve que ce jour là, les voyageurs sont les archanges. Ceux-ci prédisent à Abraham la naissance de son fils Isaac et une extraordinaire postérité : le généreux patriarche deviendra le Père d’une grande nation. Les archanges sont en route pour voir de leurs propres yeux si la turpitude de Sodome et Gomorrhe justifie leur destruction. Parvenus aux portes de Sodome, ils reçoivent l’hospitalité et la protection de Lot – le neveu d’Abraham – mais leur arrivée provoque une émeute des habitants. Ceux-ci veulent les « connaître » – les violer. Contrairement à un préjugé tenace, ce n’est pas l’homosexualité de ses habitants qui scelle la destruction de Sodome mais, comme l’indique très clairement le récit biblique, l’enfreinte aux règles de l’hospitalité – la violence faite aux voyageurs, la volonté de posséder, d’humilier et de soumettre les plus vulnérables.

Ce passage de la Genèse à l’aube de l’humanité et de l’inhumanité n’a en rien perdu de son actualité. La discrimination, l’hostilité et l’insensibilité à l’égard des plus démunis, la volonté de domination à leur encontre,  ou encore, leur instrumentalisation érigent les murs des nouvelles Sodome et Gomorrhe ­­– nos propres barricades face à la précarité d’autrui.

Mais comment donner encore et encore à tous ceux qui font la manche dans le métro et dans nos rues ? Nous aimerions peut-être ne pas les voir, nous évitons leur regard : ils deviennent alors les nouveaux fantômes et nous renvoient l’image de notre propre précarité. Que nous l’acceptions ou non, leur souffrance est la souffrance de tous. Nous n’avons pas toujours de veau gras, de crème et de galettes sous la main, nous ne pouvons sans doute pas donner à tous, mais les fastes de notre maisonnée, le festin que nous avons à offrir peuvent-être un regard bienveillant, un sourire, un mot, une attention du cœur. La communication, l’attention, la présence, la bienveillance sont nos inépuisables trésors – et l’inlassable rappel que nous sommes tous des humains.

L’hospitalité est non seulement l’acceptation et célébration de l’autre, elle est célébration de la vie. Elle met en œuvre la fécondité, la richesse et l’abondance de la Terre, un sens de plénitude, une joie irrésistible. Une gratitude sans limites enveloppe alors hôte et invités. Une simple tente, la maison la plus modeste, l’ombre d’un arbre, une table, un banc deviennent alors l’espace sacré, le Temple primordial.

Émile Moatti, co-auteur du livre « Abraham » (Edit. Centurion) et délégué à Jérusalem de l’Amicale d’Abraham, qui réunit Juifs, Chrétiens et Musulmans, dit que « L’Hospitalité est la religion avant la religion. » Cette phrase entendue il y a dix ans m’avait interpelé en me rappelant que le Maître zen Taisen Deshimaru répétait souvent que « Zazen est la religion avant la religion ». Qui y a-t-il de commun entre recueillement et hospitalité ? Simplement ceci : en zazen nous lâchons prise de nos pensées ; nous les accueillons et nous les lâchons. En cela, nous reconnaissons l’inaptitude du mental à appréhender la vie, et nous réalisons que toute idée – serait-elle la plus élevée – ultimement nous en sépare, autant dire : nous sépare de nous-même. Nous accueillons la vie avec la vie. Il en va de même dans l’hospitalité ; nous n’accueillons pas l’autre avec des idées, nous célébrons la vie avec la vie.

Zazen, l’assise sans objet ni sujet est le cœur de notre pratique et la pratique de notre cœur. Il nous ouvre à l’expérience d’une présence sans projet, sans intention, sans ambition et sans la moindre construction mentale. Plus proche que nos émotions les plus secrètes, plus proches que nos pensées les plus personnelles, plus proche que notre souffle lui-même : l’Intime devient alors manifeste. Et cet  Intime se révèle pleinement en nous ouvrant à la présence de l’autre, il se déploie à travers notre existence dans la grâce d’une bienveillance inconditionnelle – d’un amour sans attachement envers autrui.

 Aidez l’Un Est l’Autre à offrir des repas aux plus démunis en passant une SOIRÉE-CONCERT délicieusement concoctée par ISABELLE NANTY avec EDOUARD BAER,  MAURICE BARTHÉLÉMY, BRUNO BÉNABAR, JULIEN CHIROLANDY COCQ, GRÉGORI CZERKINSKY, VINCENT DELERM, SARAH DORAGHIJOSEPHINE DRAÏ, ARIÉ ELMALEH, JULIE FERRIER, IGNATUS, AGNÈS JAOUI, NIUVER, MYRIAM SEURAT, SAUL WILLIAMS ! 

Cliquez : 8 janvier12-2


[1] Dans le bouddhisme Mahayana, le bodhisattva est un être qui aspire à l’état de bouddha mais renonce à jouir du Nirvana parfait tant que tous les autres êtres ne sont pas libérés.

[2] Pratiquant solitaire parvenu à l’illumination par lui-même et pour lui-même.

[3] Dans le bouddhisme Theravada, pratiquant libéré de toute passion et de toute  souillure, et destiné au Nirvana parfait après sa mort.

[4] Edward Conze, The Large Sutra of Perfect Wisddom (Edit. University of California Press)

[5] Cité par Émile Moatti, Émile Moatti, Pierre Rocalve, Muhammad Hamidullah – Abraham (Edit. Centurion)

Emmanuel O., disciple de la Voie, m’indique qu’après deux semaines de sesshin [1],  la rentrée à Paris fut singulièrement difficile : « Une galère —  dur de me réinvestir, dur de me remettre dans le sens de ma vie… Comment faire ? »

Passer huit heures par jour assis en zazen[2] au sommet des Pyrénées en Catalogne,  revenir au centre de soi-même, éprouver l’intime, ressentir l’unité de l’univers est une chose, intégrer cette expérience dans notre vie quotidienne en est une autre. Comment vivre la vie du Bouddha dans le brouhaha de la vie quotidienne ? Comment réaliser la vie de l’Eveil au milieu des rivalités et  des conflits ? Comment demeurer dans la Présence sur le parvis des centres commerciaux et les allées des hypermarchés ?

Nous sommes sans arrêt assaillis par l’âpreté du monde du travail, envahis par les informations et la publicité, qui n’ont de cesse de nous projeter au devant de nous-même en nous faisant croire que quelque chose nous manque et qu’il nous faudrait l’acquérir ou devenir ceci ou cela.

George Devereux  — le fondateur de l’ethnopsychiatrie — disait, il y a 40 ans, que nous vivions « dans une société profondément névrosée », qui n’a aucun autre idéal à proposer à ses enfants qu’une image de cadre à l’eau de rose, et la perspective d’accumuler des biens matériels. Pouvoir-matérialisme-égoïsme. Devereux était en guerre contre les béhavioristes qu’il regardait comme des nazis glorifiés parce que ceux-ci considéraient l’adaptabilité comme  l’unique critère de la santé mentale. Lui-même voyait, au contraire, les personnes névrosées de notre société névrosée comme pouvant être fondamentalement saines, et celles parfaitement adaptées et apparemment saines comme fondamentalement névrosées. A cet égard, les choses ne se sont certainement pas améliorées depuis les années 60. Les objets – et nous même – sommes devenus un peu plus jetables. En proie au monde de la quantité, nous devons faire du chiffre et exister par comparaison à ceux qui en font moins ou en repoussant ceux qui n’en font pas assez.

L’angoisse de notre précarité prime sur toutes nos autres souffrances. J’ai beau chercher en moi, je ne perçois rien de permanent, rien qui soit solide. Nous vivons dans la civilisation des objets. Celle-ci appuie toujours là où ça fait mal en nous donnant à penser que nous sommes des entités, des objets séparés au milieu d’autres objets qu’il nous faut acquérir, séduire, conquérir ­—  objets avec lesquels nous devons rivaliser ou , contre lesquels nous devons nous prémunir. La civilisation des objets est la fille du péché originel ; invariablement, elle nous fait croire que quelque chose nous manque et que cela ira mieux plus tard, quand nous aurons obtenu l’objet plus ou moins lointain de notre convoitise : le nouvel Eden ou nouveau statut qui saura nous conférer une stabilité imprenable [3]. En attendant, nous nous sentons incomplets : pas très sûrs de notre existence propre et certainement incapables de nous trouver une identité, un soi, une essence qui ne soit pas éphémère. Voilà bien l’ironie de notre grande douleur : tout bouge, tout est vivant, rien n’est séparé, et je dois agir, me conduire, faire du chiffre, rentabiliser, me protéger,  comme si j’étais une entité autonome tentant de survivre au milieu des autres entités. Je suis  un objet incomplet et insatisfait, parce que je suis vivant et que tout est vivant. Il n’y a rien auquel je puisse m’identifier.

Je n’ai aucune recette miracle, aucune « technique » de méditation à proposer, si ce n’est simplement ceci : retourner encore et encore à la Présence,  s’adonner à ce geste d’amour de soi, qui consiste à pleinement embrasser l’instant présent.

Lorsque qu’il y a trente et quelques années un instructeur m’avait montré la posture de zazen et fait les premières recommandations pour méditer, il m’avait conseillé de me centrer sur le hara, deux doigts au dessous du nombril. A l’époque, j’avais compris le zen comme une sorte d’art martial interne qui me protègerait des souffrances psychiques que je sentais bouillonner et monter en moi et que j’aurais voulu reléguer dans une sorte de poubelle nucléaire destinée à être enterrée à 1000  km sous terre. Aujourd’hui, c’est le cœur que je ressens davantage dans l’assise ­— le cœur qui reprend sa place et s’assoit, non pas tant l’organe lui-même, mais l’espace où se déploie la présence — l’intime.

Embrasser l’instant présent, c’est lâcher prise de la séparation, abandonner les stratagèmes pour  se protéger de l’univers et entrer en amitié avec soi-même, entrer en amitié avec le monde. Être intime. Je parle donc d’un élan de tendresse[4] à son propre égard : revenir à l’intime encore et encore ; il s’agit d’une  ouverture qui peut s’accomplir cinq fois, dix fois, vingt fois par jour.  Il ne s’agit pas de poser un coussin de méditation dans son bureau et de s’y asseoir, mais de ralentir et de prendre le temps d’une (ou plusieurs) respiration profonde, attentive, en lâchant quelques instants ce qui me projette vers l’avant : projets, conflits, désirs, etc. et de retourner cette projection vers l’instant présent.  Il est question ici d’un engagement envers nous-même, d’une résolution sans faille qui nous invite à retourner encore et encore à la Présence, notre propre présence. Retourner un instant à la Présence et lâcher cela aussi — lâcher le lâcher-prise puis reprendre le travail que nous étions en train de faire. Je parle d’une pratique incessante qui ne se limite pas à une assise formelle du matin ou du soir mais se tisse d’un instant à l’autre à travers notre vie toute entière sans que nous séparions le profane et le sacré, la « pratique » du « restant de notre existence ».

Dans l’instant présent, il n’y a ni « moi », ni séparation, uniquement l’immédiateté de ça : la sève de vie déployée dans toutes ses apparences, dans tous ses états. Cette vie omniprésente est impalpable, insaisissable, parce qu’elle n’est pas « quelque chose » mais la source et le souffle de toutes les apparences, et c’est en elle que nous retournons encore et encore au cœur de notre pratique.

Retourner à la présence ne veut pas dire accepter de se laisser piétiner en chantant béatement : « tout le monde, il est beau, tout le monde, il est gentil », mais de puiser notre source dans l’intime impersonnel, plutôt que dans nos pensées personnelles, égocentrées, s’ouvrir à l’inconnu plutôt que s’enfermer dans nos idées préconçues [5].

S’ouvrir à l’inconnu nous fait percevoir l’humour de notre situation : l’envers de mon anxiété de ne pas exister suffisamment, d’être dépourvu d’un soi fixe, d’être une sorte d’oignon dont on pourrait dépouiller les perceptions, les sensations, les émotions, les habitudes mentales, désirs, conscience, etc. comme autant de peaux, sans parvenir à un noyau, sans découvrir la moindre graine, sans y trouver une essence palpable. L’envers de mon angoisse — ou plus exactement, mon endroit — c’est ma libération. Je ne suis pas une entité fermée, un enclos séparé, mais une ouverture. Autrement dit, il n’y a rien d’autre que la Présence spontanée — le déploiement de la source à cet instant même. La sève de tous les Bouddha est qui je suis quand se lâche le « je ». Dépourvu d’un soi fixe, je suis l’espace sans limite, l’expression spontanée de l’intelligence primordiale. Ne pas être une entité séparée est une bonne nouvelle.

Michel Genko Dubois

[1] Littér. « Revenir au Cœur » ou « se concentrer sur l’esprit-cœur » : Retraite intensive de méditation zen

[2] Recueillement assis  dans le zen, demeurer dans la présence sans attachement, sans but, ni fixation aucune.

[3] Voir David Loy : Notes pour une révolution bouddhiste, Editions Kunchab

[4] De mémoire,  Chogyam Trungpa disait que cette tendresse était la condition si ne qua non pour se connaître soi-même.Voir également le livre d’Eric Rommeluère : Les Bouddhas naissent dans le feu, Edition du Seuil

[5] Bernie Glassman : L’Art de la paix,  Edition Albin Michel

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