J’ai le souvenir d’un de mes premiers Dokussans[1], il y a 35 ans avec Maezumi Roshi. Sa voix était si basse que je dus m’approcher à quelques centimètres pour l’entendre. Je découvris alors qu’il me parlait en Japonais… Il semblait réciter un long texte. J’aurais voulu saisir ses paroles.

Il émanait de ce murmure quelque chose d’intemporel, d’insaisissable, de sacré – l’intime

Mon maître, Genpo Sensei, me dit plus tard que Roshi m’avait probablement récité le Genjo Koan. La récitation dura dix minutes, puis Maezumi Roshi me dit « Vous devez écrire le Shobogenzo français – l’écrire avec votre propre vie. Votre propre vie est la vie du Shobogenzo, le Trésor de l’Œil du Dharma. »

J’étais totalement décontenancé. Le Shobogenzo me paraissait alors un texte totalement hermétique – presque illisible.

Le dernier jour du Sesshin, un participant demanda :

– « Roshi pendant que nous faisons zazen, la guerre se poursuit au Salvador, la répression, les escadrons de la mort, des fermiers sont tués… Que devons nous faire ? »

– « Take care of yourself », répondit Maezumi Roshi. « Prenez soin de vous ».

Sa réponse semblait déconcertante. J’étais tout à fait incapable d’en saisir la subtilité. Il m’a fallu au moins deux décennies pour comprendre que Roshi répondait exactement à la demande de son interlocuteur. « Take care of yourself » voulait dire : « Prenez soin de la situation comme de votre propre corps. » autrement dit : « vous êtes vous-même la révolte, la répression et la souffrance. Les soldats, les escadrons de la mort, les paysans sont votre propre corps… »

Le don de Maezumi Roshi était de nous répondre avec un koan – le koan de notre propre vie, de nous inviter à devenir qui nous sommes, à prendre soin de notre vie, sans laisser le moindre interstice entre nous-même et nous-même.

J’ai pris part en 1996 à une retraite interreligieuse « Porter Témoignage à Auschwitz-Birkenau ». Et j’ai rejoint Zenpeacemakers, l’association fondée par Bernie Glassman, le premier successeur de Maezumi Roshi. L’année suivante, j’ai participé à une Retraite de rue à Cologne et à Düsseldorf. Nous faisions zazen dans des jardins publics et nous avons, quatre jours durant, vécu sans un sou, dormi dans la rue et mendié. Un jour à Düsseldorf, nous avons été reçu par une association dans une maison, où on nous a servi, avec douceur, un magnifique repas. Peu après, j’ai décidé de m’engager auprès des plus démunis. En 2003, j’ai cofondé l’association « L’Un Est l’Autre », pour servir des repas de qualité aux personnes en situation de précarité. Je me suis mis à préparer cent ou cent cinquante repas, que nous servions rue de Flandre le dimanche soir, puis dans un Centre des Restaurants du Cœur. Nous sommes rapidement passé à près de 400 repas préparés, les premiers temps, dans la cuisine, puis dans le jardin du centre Dana. L’Un Est l’Autre sert aujourd’hui 100 mille repas par ans.

En 2011, Nous avons fondé Zen-Voie du Cœur dans le but d’unir davantage méditation et action. La question est de savoir comment un pratiquant laïque peut-il vivre pleinement son engagement, sans dissocier zazen de son travail, de sa relation maritale, de sa famille, de ses autres relations et du reste de son existence. Comment vivre une vie sans interstice, sans fossé, entre soi même et soi-même ? Comment vivre pleinement une pratique laïque qui hérite et s’inspire de l’expérience monastique, sans en être nécessairement une fade copie.

Zen – Voie du Cœur est une petite association de pratiquants laïques, qui s’engagent à prendre soin du monde comme de leur propre corps. Elle est particulièrement tournée vers les zones d’ombre de la société, ceux qui tombent dans les interstices – les fêlures – de l’ordre social : SDF, réfugiés, personnes détenues, personnes en souffrance psychiques.

Notre travail se fonde entièrement sur une pratique assidue de zazen et sur l’étude et l’approfondissement des 16 préceptes, que nous regardons comme les koans de notre vie quotidienne. Nous organisons également des Cercles de paroles et d’écoute (Council Circle) qui permettent de communiquer et d’écouter du fonds du Cœur. Nous encourageons les participants à avoir une pratique de bénévolat, ou de s’engager dans un travail pour la paix. Je suis moi-même devenu aumônier de prison.

Nous organisons des sesshins au cours desquels nous servons des repas festifs dans des centres d’hébergement de l’Armée du Salut. Nous organisons également des sessions afin de former des facilitateurs pour les Cercles de paroles et d’écoute.

[1] Lit. : « Aller voir le maitre seul, face à face. » Entretien individuel avec le maitre.

Le Bodhisattva[1] Avalokitésvara[2], pratiquant profondément la Perfection de sagesse[3]

Réalisa la vacuité des cinq conditions.

C’est ainsi qu’il se libéra de toute souffrance.

« Ô Śāriputra[4], la forme n’est autre que le vide,

Le vide n’est autre que la forme ;

La forme est exactement le vide.

Le vide exactement forme.

Il en est ainsi des sensations, des perceptions, des formations mentales et de la conscience

Ô Śāriputra, toute chose est forme du vide :

Ni née, ni détruite, ni souillée, ni pure, ne s’accroissant pas, ne diminuant pas.

Dans le vide, il n’y a ainsi ni forme, ni sensation, ni perception, ni formations mentales.

Ni conscience ; ni œil, ni oreille, ni nez, ni langue, ni corps, ni esprit ;

Ni couleur, ni son, ni odeur, ni goût, ni toucher, ni objet ;

Ni domaine de la vue, ni domaine de l’esprit

Ni ignorance, ni cessation de l’ignorance ;

Ni vieillesse, ni mort, ni cessation de la vieillesse et de la mort ;

Ni souffrance, ni cause, ni fin de la souffrance ;

Ni voie, ni sagesse, ni gain,

Sans gain : c’est ainsi que le Bodhisattva réalise la Perfection de sagesse,

Sans obstacle dans l’esprit, c’est-à-dire : sans peur.

Le Nirvana est déjà là, au-delà de toutes illusions.

Tous les Bouddhas du passé, du présent et du futur, vivent la Perfection de sagesse

Et atteignent le suprême et parfait éveil.

Ainsi sachez que la Perfection de sagesse

est le mantra[5] sacré, le mantra lumineux,

Le mantra sans égal, le mantra suprême, le mantra qui efface toute souffrance.

Ceci n’est autre que la vérité.

Aussi proclamez le mantra de la Perfection de sagesse et dites :

Gate gate pāragate pārasaṃgate bodhi svāhā.![6]

Fin du Soutra du Cœur de la Perfection de sagesse.

 

[1] Être éveillé. Le bodhisattva aspire à l’état de bouddha, mais renonce au Nirvana tant que tous les êtres ne sont pas libérés.

[2] Bodhisattva qui incarne la compassion.

[3] Paramita : perfection, Prajna : sagesse – Prajnaparamita : « la Perfection de Sagesse». Sagesse intuitive, immédiate et libérée de toute identification personnelle, qui réalise la vacuité en tant que véritable nature de toutes formes.

[4] L’un des principaux disciples du Bouddha.

[5] Syllabe ou nom chargé d’énergie et dont la répétition sert de support à la méditation ou de protection et de support de l’esprit. (N.D.T)

[6] Littéralement : « Eveil, parti, parti, parti vers l’autre rive et déjà arrivé sur l’autre rive – qu’il en soit ainsi. » (N.D.T)

[1] Être éveillé. Le bodhisattva aspire à l’état de bouddha, mais renonce au Nirvana tant que tous les êtres ne sont pas sauvés.

[2] Bodhisattva qui incarne la compassion.

[3] Paramita : perfection, Prajna : sagesse – Prajnaparamita : « la Perfection de Sagesse». Sagesse intuitive, immédiate et libérée de toute identification personnelle, qui réalise la vacuité en tant que véritable nature de toutes formes.

[4] L’un des principaux disciples du Bouddha.

[5] Syllabe ou nom chargé d’énergie et dont la répétition sert de support à la méditation ou de protection et de support de l’esprit. (N.D.T)

[6] Littéralement : « Eveil, parti, parti, parti vers l’autre rive et déjà arrivé sur l’autre rive – qu’il en soit ainsi. » (N.D.T)

 

Commentaire

Dans le paysage de l’antiquité Indienne, l’enseignement du Bouddha Sakyamuni est un coup de tonnerre – une révolution. Certes, il y eut avant lui, des philosophes, des ascètes, des mystiques qui renoncèrent aux attraits et aux plaisirs du monde pour se consacrer à une quête spirituelle, à la recherche de notre potentiel le plus élevé, que les ermites indiens appelaient « l’éveil » –, mais tous appartenaient à une élite – aux castes les plus élevées, brahmanes (prêtres) ou guerriers. Et surtout cette quête était réservée aux hommes. Le bouddha ouvrit la porte non seulement aux hommes de toute caste, de toute appartenance sociale, mais de façon plus révolutionnaire et scandaleuse encore : aux femmes.

La deuxième révolution se produit cinq siècle plus tard, au tournant de notre ère, avec l’apparition du Bouddhisme Mahayana[1], qui porte la marque de la compassion : l’intention de la quête spirituelle n’est plus la libération individuelle, mais celle de tous les êtres. Et le héros de cette quête n’est plus l’arhat, qui met fin à sa soif – à son avidité, sa colère et son ignorance – et par là, à sa souffrance – afin ne plus renaître dans le cycle de la vie et de la mort, mais le bodhisattva, qui prononce le vœu de s’éveiller, non pas pour lui-même, mais pour libérer tous les autres êtres. Il ne s’agit plus de se libérer du monde, mais de libérer le monde.

Le bouddhisme Mahayana s’est principalement répandu en Chine, au Tibet, en Corée, au Japon, Vietnam, Bhoutan, ainsi qu’en Occident. Et le soutra du Cœur est le texte le plus connu et le plus souvent récité de cette tradition. Il représente le cœur de l’enseignement de la Prajñā pāramitā, ou Perfection de Sagesse.

Celle-ci est la dernière des six pāramitā ou « perfections » du Bouddhisme Mahayana : Dāna, Générosité ; Śīla, Discipline ou Ethique ; kānti, Patience ; Vīrya, Energie ; Dhyāna Méditation et Prajñā : Sagesse. Pāramitā signifie aller au delà. Mais comme nous allons le voir la Prajñā pāramitā décrit la non-dualité, la non-séparation. Et d’une façon assez paradoxale nous pouvons aller au delà parce que la séparation est illusoire et que nous y sommes déjà.

Il existe toute une littérature de la Perfection de Sagesse – qui se présente sous la forme d’un ensemble de soutras très divers, plus ou moins longs, allant de cent mille vers à une seule lettre, la lettre « A », la première du premier mot Avalokiteśvara (qui dans le soutra du Cœur expose la Perfection de sagesse). Le Soutra du Cœur – en Sanskrit, Maha Prajñā pāramitā Hrdaya Sûtra –  exprime les enseignements du Bouddha sous une forme particulièrement concise, mais avec une profondeur telle qu’il est considéré comme le cœur même de la Perfection de Sagesse.

 

Le Bodhisattva Avalokiteśvara,

Avalokiteśvara est donc le premier mot du soutra. Souvent représenté sous une forme androgyne, Il/elle est le personnage principal du Soutra. Avalokiteśvara est considéré comme l’incarnation de la compassion de tous les Bouddhas, de même que Manjusri est considéré comme l’incarnation de leur sagesse non-duelle. Et tous deux représentent les qualités indissociables de l’éveil.

Avalokita veut dire « celle qui écoute les cris du monde », śvara, le seigneur, qui regarde d’en haut. Mais Avalokiteśvara ne nous regarde pas de haut au sens péjoratif du terme ; elle regarde d’en haut, parce que son regard embrasse tous les êtres, c’est avec des yeux remplis d’amour qu’elle voit tous ceux qui souffrent. Et sa compassion est sans limite, elle inclut tous les êtres sensibles de façon impartiale.

Une histoire décrit Avalokiteśvara occupée à vider le samsara, la tâche est immense … Mais elle déploie une énergie gigantesque jusqu’à ce que que le samsara soit enfin vidé, Avalokiteśvara fait alors une pause et cligne un instant les yeux… Mais lorsqu’elle les rouvre, le samsara s’est à nouveau rempli… Avalokiteśvara connaît alors un « burn out» absolu :  elle explose en 1000 morceaux. Amitabha, le Bouddha de la Lumière infinie vient alors à son secours, il recolle les 1000 morceaux qui deviennent autant de bras ; non seulement cela, mais il lui donne 11 têtes (dont sa propre tête) afin qu’elle puisse voir dans toutes les directions.

Mais pourquoi Avalokiteśvara est-elle le premier mot du Soutra du Cœur? Pourquoi elle et non pas Manjusri, le bodhisattva de la Sagesse, puisque c’est de sagesse (prajñā) dont il s’agit. On peut penser que les premiers mahayanistes souhaitaient donner le premier rôle au bodhisattva qui symbolise le point essentiel sur lequel se fonde leur école : la compassion. Mais si l’on regarde de plus près, on découvre au plus profond l’aspect primordial de la compassion. La compassion est le fonctionnement même, de l’intelligence primordiale qui se déploie. Elle est déjà là, présente au cœur des phénomènes – elle est au cœur du vivant. Les organismes ne se désagrègent pas. Nos cellules se maintiennent et se reproduisent. Les planètes continuent à graviter autour du soleil, les électrons autour des neutrons. La table sur la quelle j’écris ces lignes ne s’effondre pas, l’ordinateur ne se désagrège pas, ni (pour l’instant) moi-même.

La compassion est déjà là, manifeste dans le fait qu’il y a des apparences – plutôt que rien. Elle est là, vibrante dans la cohérence de l’univers, dans l’interdépendance de tous les phénomènes. Il est parfois possible de percevoir, au cours d’un sesshin ou d’une retraite intensive de méditation, que l’univers tout entier est vivant et qu’il palpite et danse dans le silence assourdissant du temple, du zendo, de la grotte ou de la forêt.

 

Pratiquant profondément la Perfection de sagesse

Réalisa la vacuité des cinq conditions.

C’est ainsi qu’il se libéra de toute souffrance.                                                                                                                                                                  

Le Soutra se fonde sur la méditation – le samādhi – d’Avalokiteśvara et le nôtre. Loin de prodiguer un enseignement doctrinal, il nous invite à faire ce que fait Avalokiteśvara : nous asseoir, méditer, entrer en samādhi et réaliser la vacuité – la nôtre et celle de tous les phénomènes. Les cinq conditions ou skandhas sont les constituants physiques et mentaux de ce que nous percevons comme étant notre moi, notre ego, notre être : la forme, qui inclut la corporéité, les sensations, perceptions, formations mentales (nos tendances, nos préférences, nos automatismes) et la conscience.

Le vide est l’enseignement central de la Perfection de Sagesse, il résume à lui seul les principaux enseignements du Bouddha Sakyamuni : l’absence d’un soi fixe, l’impermanence, et l’interdépendance de tous les phénomènes. La réalisation du vide, la perfection de sagesse, dit le sûtra « met fin à la souffrance » – au mal être.

Le vide est pourtant un enseignement du Bouddha souvent mal compris et qui, mal compris, « devient pareil à un serpent venimeux que l’on saisirait par le mauvais bout », dit le grand maître Nāgārjuna, qui vécut au deuxième siècle.

Le vide n’est pas un néant. Il ne signifie pas que la forme, les sens ou les phénomènes n’existent pas, mais qu’ils sont vides de nature propre – autrement dit, dépourvu de séparation. «Quand Avalokiteśvara, dit que cette feuille de papier est vide, il veut dire vide d’existence autonome et séparée. Elle ne peut pas exister par elle-même. Elle doit inter-être avec le soleil, les nuages, la forêt, le bucheron, l’esprit et tous les autres phénomènes.»[2]

Le terme sanskrit est Śūnyatā. Śūnya signifie à la fois vide et zéro. Le zéro indien diffère fondamentalement du zéro occidental. Quand ce dernier indique qu’il n’y a rien, le zéro indien, le cercle de Śūnya, désigne la plénitude, la complétude, la totalité.[3] Śūnyatā ne veut pas dire qu’il n’y a rien, mais potentiellement tout – tous les autres phénomènes, l’univers tout entier.  Ce vide est prégnant de tous les possibles.  

Avalokiteśvara nous invite à remettre notre « moi » en question. Quelle est cette personne que je crois être « moi » ? Qui suis-je ? Questionner non seulement la vacuité du moi, mais aussi celle des facteurs constitutifs de ce moi : corps, sensation, perceptions, tendances et conscience – le corps et l’esprit auquel nous nous identifions. 

Nous touchons ici au cœur de la condition humaine – au cœur de notre angoisse. Nous ressentons la force de notre « moi », nous sommes perpétuellement préoccupés par nous-même, pourtant ce « moi » sur lequel se fonde notre existence est introuvable. Quand nous méditons, quand nous tournons la lumière de notre esprit vers l’intérieur, nous pouvons voir quantité de pensées qui se réfèrent au « moi », quantité de scénarios qui le mettent en scène, mais aucune substance, aucun noyau. Il demeure introuvable. Et non seulement le moi, mais l’esprit lui-même est insaisissable. Toute notre civilisation, l’éducation, l’économie, les informations, les medias, les religions entretiennent pourtant la fiction d’un être, d’une entité séparée[4]. Nous touchons ici à la dimension sociétale de la violence intérieure, qui consiste à entretenir la fiction d’un moi permanent, étanche et indissoluble et à son corollaire : la dépression. Chacun de nous, méditant ou non, bouddhiste ou non, avons tous ressenti ce pincement de cœur, cette angoisse de ne pas être quelqu’un ou quelque chose de fixe. Toute la littérature de la perfection de sagesse nous invite à lâcher toute idée de nous-même, à nous désoccuper de maintenir la fiction de ce « moi » que nos pensées tentent sans cesse de maintenir. C’est en faisant face à notre désir d’être quelqu’un ou quelque chose et à l’impossibilité de trouver un moi permanent, un « soi », un « moi », un « esprit », et en demeurant dans cette absence de quelque chose de fixe, c’est à dire dans l’inconnu, que nous nous libérons du mal être – de la souffrance. C’est en nous accordant l’espace de ressentir ce que nous ressentons, d’être pleinement qui nous sommes que nous laissons se manifester notre nature spacieuse. Eihei Dogen, le maitre zen du 13ème siècle qui fonda l’Ecole Soto au Japon écrit : « Etudier la Voie du Bouddha, c’est étudier le soi, Etudier le soi, c’est s’oublier. S’oublier, c’est être attesté par tous les Dharmas (tous les phénomènes). Être attesté par tous les dharmas, c’est abandonner le corps et l’esprit, le notre et celui d’autrui. C’est voir disparaître toute trace d’Eveil et faire apparaitre constamment cet éveil sans trace.[5]»

Réaliser la vacuité des cinq conditions, c’est abandonner toute croyance au sujet de nous-même et d’autrui, c’est cesser toute tentative, lâcher, toute idée de devenir quelqu’un ou quelque chose.  En nous enseignant que le soi, le moi, est vide de nature propre, Avalokitésvara et la Perfection de Sagesse nous invitent à regarder notre attachement à un moi introuvable avec humour – à rire du soi, plutôt qu’à le combattre, comme Don Quichotte chargeant les moulins à vent. Elles nous ouvrent la porte de la libération et nous invitent à lâcher quelque chose qui n’a aucune existence tangible et auquel nous continuons à nous accrocher au prix de notre souffrance.

Lama Shabkar, un yogi tibétain du début du XIXème siècle, dit avec humour : Maintenant que vous avez examiné et cherché l’esprit, sans trouver le moindre atome de matière qui vous permettrait de proclamer : « Voilà l’esprit !» C’est cette absence de quoi que ce soit qui est la découverte suprême.[6]

 

« Ô Śāriputra, la forme n’est autre que le vide,

Le vide n’est autre que la forme ;

La forme est exactement le vide.

Le vide exactement forme.

Il en est ainsi des sensations, des perceptions, des formations mentales et de la conscience                                                                                                                                                                                                                                                  

En proclamant que le vide est exactement forme, le soutra affirme l’identité des deux vérités du bouddhisme, la vérité relative ou vérité conventionnelle, et la vérité absolue – celle de la non-dualité dans laquelle la réalité est indivisible.

Si la forme est vide de nature propre, cela ne veut pas dire qu’elle n’existe pas : ce vide n’est pas un néant, mais la nature de la forme et celle-ci est l’apparence du vide.

 

Ô Śāriputra, toute chose est forme du vide :

Ni née, ni détruite, ni souillée, ni pure, ne s’accroissant pas, ne diminuant pas.

Puisque qu’aucune chose n’est séparable, elle n’a pas existence propre, elle n’a jamais commencé à exister, elle n’est jamais apparue, et ne pourra jamais disparaître. Seules les apparences naissent et disparaissent comme autant de mirages. Sans « soi », comment, un être ou une chose pourraient-ils être purs ou souillés et s’accroître ou diminuer ?

 

Dans le vide, il n’y a ainsi ni forme, ni sensation, ni perception, ni formations mentales.

Ni conscience ; ni œil, ni oreille, ni nez, ni langue, ni corps, ni esprit ;

Ni couleur, ni son, ni odeur, ni goût, ni toucher, ni objet ;

Ni domaine de la vue, ni domaine de l’esprit

Ici, le Soutra prend la perspective de la vérité absolue, celle de la non dualité ou du corps de l’unité. « Dans le vide » ou dans l’absolu, tout est un. Un adage célèbre du zen dit que lorsque commence la pratique, « les montagnes sont des montagnes et les rivières sont des rivières » et, qu’après une pratique intensive, vient l’expérience de l’unité de toute chose. « Les montagnes ne sont plus alors des montagnes et les rivières ne sont plus des rivières ». « Tout est le corps de l’unité »[7]. Puis, finalement, après davantage de pratique, des années ou des décennies, « les montagnes sont à nouveau des montagnes et les rivières, à nouveau des rivières. » Le pratiquant perçoit non seulement l’unité, mais la diversité de tous les phénomènes.

Dans le vide « les montagnes ne sont plus des montagnes ». Les mots séparent la réalité de façon arbitraire. Le mot « montagne » est une abstraction. La montagne est inséparable du vent, des arbres et de la multitude de plantes et d’êtres vivants qui la peuplent, des sources, des cascades, des rivières, de la Terre.   Dans le vide, forme, sensation, perception, formation mentale et conscience, les organes, la fonction et le domaine des sens, le mental et le domaine de l’esprit, sont autant de catégories arbitraires utilisées dans la psychologie bouddhiste de l’Abhidharma[8]. Qu’est-ce qu’un œil, ou une main, qui perçoit une forme, sans les terminaisons nerveuses qui les relient au cerveau, les vaisseaux, le sang, le cœur, les fascias, l’ensemble des muscles.

 

Ni ignorance, ni cessation de l’ignorance ;

Ni vieillesse, ni mort, ni cessation de la vieillesse et de la mort ;

Ni souffrance, ni cause, ni fin de la souffrance ;

Ni voie, ni sagesse, ni gain,

Prenant ici la perspective de l’absolu, le Sutra du Cœur retire véritablement le sol de sous nos pieds. Il annihile notre référentiel, nos critères, nos catégories et avec eux, les principaux enseignements bouddhistes : les Quatre Noble Vérités : la souffrance – le mal-être, les causes de la souffrance, la fin de la souffrance et le chemin – le sentier octuple qui mène à la fin de la souffrance, la sagesse, le gain : la libération, le nirvana.

Aucune autre religion, aucune autre philosophie, aucune autre doctrine ne pousse la logique jusqu’à nier le socle sur laquelle elle se tient. Même avec la doctrine des deux vérités, la vérité relative ou temporaire et la vérité absolue, le Soutra du Cœur s’avère « fort de café » : il va jusqu’à nier la Sagesse, le point principal de son propre titre (Soutra du Cœur de la Perfection de Sagesse.)

Encore une fois ce n’est pas tant que l’ignorance, la cessation de l’ignorance, la vieillesse, la mort ou la souffrance n’existent pas, mais qu’elles sont dépourvues de nature propre : elles ne sont pas séparées les unes des autres ni du reste de l’univers, ni de la pensée d’un « soi ». Le Soutra du Cœur est une entreprise de dé-réification. Il nous invite à dé-solidifier les phénomènes, à les rendre à la fluidité de l’impermanence. Les mots séparent et portent à croire qu’une fois débarrassé de sa souffrance, le je, le soi, ira mieux. Mais le soi, lui non plus – nous l’avons vu – n’a aucune existence propre, aucune fixité. Libéré du mal-être, c’est un autre soi. Mais comment se libérer du mal-être ? Le Soutra du Cœur nous invite à lâcher toute idée de nous même, tout concept de souffrance et de séparation. C‘est en lâchant toute idée de souffrance, toute élaboration pour simplement et pleinement ressentir ce qui est à cet instant même – sans le filtre des concepts – que nous nous libérons de la souffrance. Autrement dit, c’est en prenant la souffrance à cœur, en devenant un avec elle, non pas en la gardant à distance que celle-ci se libère.

Ni gain veut dire sans idée de gagner ou de réaliser quoi que ce soit d’autre. Il s’agit de lâcher la peur et l’espoir et de se détacher des huit dharmas mondains : gain et perte, bonheur et souffrance, célébrité et anonymat, louange et blâme.

 

Sans gain : c’est ainsi que le Bodhisattva réalise la Perfection de sagesse,

Cette absence de gain prend ici une signification plus profonde : réaliser la Perfection de sagesse, c’est lâcher la perspective du vide – tout attachement à l’absolu, lâcher tout attachement à une perspective quelle que soit celle-ci.

Le premier tournant du Soutra du cœur était de prendre la perspective du vide. L’expérience de l’absolu génère une sorte d’exaltation. On perçoit quelque chose que l’on n’avait jamais vu au par avant : « Tout est Un ». « Seul Je Suis » – et si l’on s’y attache, le « je » s’empare de l’expérience et la réifie. Tous les maîtres bouddhistes nous mettent en garde contre cet attachement. Dans le Sandokaï, un poème que l’Ecole Zen Soto vénère comme un soutra, le Maitre chinois du huitième siècle, Shitou Xiqian prévient : « Voir l’absolu n’est pas encore l’Eveil ».

L’attachement à l’absolu entrave la manifestation de la compassion. La compassion authentique est non seulement le fruit de l’expérience de l’unité, l’expérience que rien n’est séparé et que l’autre et moi-même sommes « un seul corps », mais encore celle que chaque être et chaque forme est unique – l’unité est la diversité. Et l’unité n’entrave nullement la diversité. Tous les phénomènes sont le corps de l’unité et, en même temps, chacun d’eux est absolument unique. Sans discernement, pas de Sagesse, pas non plus de compassion. Pour que celle-ci opère nous devons voir, entendre, écouter, sentir le besoin de l’autre.

Ici le Soutra du Cœur prend un second tournant et lâche prise sur l’absolu : « les montagnes deviennent à nouveau des montagnes et les rivières, des rivières. »

« Un bodhisattva n’a pas de territoire », disait le Maitre tibétain Chogyam Trüngpa, pas d’opinion, aucune rigidité. Il prend et abandonne librement la perspective de l’absolu celle de la vérité conventionnelle. Il lâche en fait toute perspective fixe : telle est la Réalisation de la perfection de Sagesse.

                                                                                

Sans obstacle dans l’esprit, c’est-à-dire : sans peur.

Le Nirvana est déjà là, au-delà de toutes illusions.                                                                            

N’ayant pas ou n’étant pas une entité séparée, je suis libre par nature et cette nature est spacieuse. N’étant pas cloisonnée, elle est dépourvue d’obstacle. La nature vide est la nature de l’esprit – la Nature de Bouddha. Elle est naturellement lumineuse. Pas besoin de rechercher cette lumière, pas besoin de l’intensifier, elle est déjà là, elle est pure présence, elle est pure conscience. Sans barrière, l’intime est déjà présent, plus intime que mes pensées les plus intimes – intime impersonnel, la pure conscience : le Nirvana – la conscience naturellement éveillée n’est autre que la conscience, qui voit les formes, entend les sons et perçoit le froid et le chaud, mais aucune préoccupation, aucune pensée, aucun attachement, ne la captive. Cela ne veut pas dire qu’aucune pensée n’apparait, mais qu’il n’y a plus de saisie.

 

Tous les Bouddhas du passé, du présent et du futur, vivent la Perfection de sagesse

Et atteignent le suprême et parfait éveil.

« Seul un Bouddha connaît un Bouddha[9]», seul un Bouddha atteint l’Eveil parfait.  Le Bouddha historique, le Bouddha Sakyamuni, enseigne « qu’il y a un non né, non devenu, non composé, non conditionné. » Ce non né, non devenu, non composée, non conditionné n’est pas ailleurs, ni autre chose, il est notre nature, il est le cœur du cœur, le cœur de la Perfection de Sagesse, l’essence de tous les Bouddhas.

 

Ainsi sachez que la Perfection de sagesse

est le mantra sacré, le mantra lumineux,

Le mantra sans égal, le mantra suprême, le mantra qui efface toute souffrance.

Ceci n’est autre que la vérité.

Aussi proclamez le mantra de la Perfection de sagesse et dites :

Gate gate pāragate pārasaṃgate bodhi svāhā !

Fin du Soutra du Cœur de la Perfection de sagesse.

Le mot mantra est composé de deux syllabes, man qui veut dire penser et –tra, un suffixe qui indique une action. Gate, gate, partage  parassam gate, bodhi svaha veut dire : « Parti, parti, parti vers l’autre rive et déjà arrivé sur l’autre rive – l’Éveil – qu’il en soit ainsi. » Cependant, c’est le son, la vibration du mantra, qui entre en résonnance avec l’univers et, plutôt que le sens, c’est lui qui est essentiel. Le mantra est une parole sans concept, la parole du Cœur, il est la quintessence du Soutra du Cœur. Et celui-ci est un appel à lâcher prise, lâcher prise sur toute idée, toute opinion de nous-même et du monde. Mais une fois encore, il ne s’agit nullement d’abandonner le monde, mais ce qui nous en sépare – ce qui nous sépare de nous-même, le filtre des concepts : nos idées, nos images, nos élaborations. Il s’agit d’être pleinement dans le monde ou plutôt, d’être pleinement et totalement le monde, de le servir et d’en prendre soin. Nous vivons depuis plus de deux mille ans dans l’idée que nous sommes des êtres séparés, appelés à établir notre domination sur la terre et les autres espèces. Et cette idée nous a conduit au bord du gouffre. « Le monde entier, dans les dix directions, est le véritable corps de d’être humain[10]» nous enseigne le Soutra du Cœur. Percevoir la non-séparation, l’unité du monde et l’interdépendance de tous les phénomènes, n’est pas une idéologie mystique plus ou moins inateignable, mais une nécessité absolue. Ce texte vieux de 1600 ans est étonnement contemporain. Il nous appelle à une tâche   pressante : secourir notre corps et devenir nous-même, une tête, un bras, une main d’Avalokiteśvara.

 

[1] Terme sanskrit qui signifie « grand véhicule ».

 

[2] The Heart of Understanding: Commentaries on the Prajnaparamita Heart Sutra

 Thich Nhat Hanh, Parallax Press

 

[3] Voir The Heart Attack Sutra. A New Commentary on the Heart Sutra

Karl Brunnholzl, Shambhala

 

[4] Voir Notes pour une Révolution bouddhiste

David Loy, Èditions Kunchab

 

[5] Treasury of the True Dharma Eye (Shōbōgenzō)

Dogen (édité par Kazuaki Tanahashi), Shambhala

Voir également : La Vision Immédiate, Nature, Eveil et Tradition selon le Shōbōgenzō,  

Dogen – Traduction et commentaire : Bernard Faure, Le Mail

 

[6] The Flight of the Garuda

Shabkar, Tzogdruk Rangdrol, Rangjung Yeshe Publications

 

[7] Le Cercle Infini, Méditations sur le Soutra du Cœur

Bernie Glassman, Albin Michel

 

[8] LAbhidharma recueil de commentaires consacrés aux exposés philosophiques et psychologiques de l’enseignement du Bouddha.

 

[9] Treasury of the True Dharma Eye (Shōbōgenzō)

Dogen (édité par Kazuaki Tanahashi), Shambhala

 

[10] Xuansha, cité dans Treasury of the True Dharma Eye (Shōbōgenzō)

Dogen (édité par Kazuaki Tanahashi), Shambhala

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Le cinéma est la projection d’un film sur un écran au moyen d’un faisceau lumineux ; le passage de la lumière à travers les images fixes d’une pellicule mue par un mécanisme et sa projection crée l’illusion d’une histoire qui se déroulerait sous nos yeux. Mais que se passe-t-il quand la lumière elle-même devient le sujet du film ?

C’est la question que contemplent précisément les films de Nathaniel Dorsky. Ici pas de narratif, pas même l’ombre d’un son ; le film lui même est son propre sujet. Au lieu de solidifier l’illusion, la progression des images restaure et nourrit l’instant présent. La lumière jaillit de l’obscurité, non pour permettre le développement d’une histoire qui avancerait vers un dénouement, mais pour épouser l’ici et maintenant et en déployer la plénitude. L’image n’a donc d’autre but qu’être elle même. Être. Les films de Nathaniel Dorsky sont autant de méditations sur la lumière ou plutôt des méditations de la lumière se déployant elle-même dans des formes qui surgissent et s’effacent, naissent et meurent comme un souffle. Cette mise en œuvre du cinéma donne à Nathaniel Dorsky la faculté de se retirer de sa création et de la rendre ainsi universelle, dans le sens où elle nous invite à la contemplation d’une intime présence en de ça ou au delà du « personnel ».

Tout cela peut paraître un peu abstrait mais en quoi ces films participent-ils à notre pratique du zen, de l’assise de l’Eveillé, de l’Eveillé en action, de notre engagement ? Parce qu’au lieu de nous transporter vers un dénouement, le cinéma de Dorsky nous place directement au cœur de l’instant, nous donnant ainsi le sens que tout est déjà là. Il est à l’inverse du paradis perdu, du pêché originel, du manque, de la société de la consommation, de la croyance en la croissance éternelle et de l’exploitation effrénée des ressources et des êtres.

Notre pratique nous invite à restaurer en nous la joie du vivant et à la déployer à travers notre existence toute entière. Dans les mouvements citoyens qui développent la générosité, la convivialité, l’empathie parmi les humains et l’attention, la douceur, le respect à l’égard de de la terre, elle peut être le lieu de ressourcement où l’on découvre qu’il n’y a aucun vide à combler, que foncièrement rien ne manque et que tout est déjà là – parfait.

Et, parce que rien ne manque et que tout est déjà là, il nous faut être des humains et faire vibrer cette perfection dans toutes les dimensions de notre vie.

Genko

http://www.centrepompidou.fr/cpv/ressource.action?param.id=FR_R-c843dd5f45b59e5ac2299284395a25&param.idSource=FR_E-c843dd5f45b59e5ac2299284395a25

http://nathanieldorsky.net

Chers amis,

Je reprends, après plus d’un an d’interruption, la rédaction du blog de Zen-Voie du Cœur. Mes premiers articles portaient sur la difficulté de faire de notre vie toute entière le champ de notre pratique – autrement dit, de vivre cet enseignement de l’intime, tel que l’exprima un ancien maître : L’univers tout entier est le corps véritable de l’être humain.

Ressentir profondément que l’univers entier – les montagnes et les nuages, la joie et les pleurs, la primevère et la déchèterie, le mendiant et le banquier – absolument tout est « notre propre corps », c’est percevoir notre véritable nature. Mais comment incarner pleinement cette expérience, comment l’incorporer jusqu’à la moelle de nos os ?

Difficile, au cœur de ce monde, de ne pas se sentir déchiré entre l’intime de la vie intérieure et une société en proie à sa religion de la croissance, son addiction au profit et une sourde violence à l’égard de la terre et des autres formes de vie. Comment vivre la non-dualité et l’altérité, « l’absolu et le relatif », dans une culture qui représente les phénomènes comme autant d’entités séparées et où tout devient produit, ressource naturelle, ressource humaine, valeur marchande – une société où nous devons tous également travailler et survivre et où, plus que jamais, nous sommes appelés  à déployer notre force d’amour ?

Depuis maintenant 18 mois, Catherine Éveillard-Elsky, enseignante dans la lignée de Chogyam Trungpa (Centre Shambhala), Emmanuel Ollivier président de l’association Terre d’Éveil, Eric Rommeluère, enseignant du zen, écrivain et fondateur de l’association Un Zen Occidental  et moi-même travaillons à la mise en place d’un collectif de bouddhistes engagés. Notre travail porte de façon croissante et inattendue sur la nécessité et le désir de nous laisser toujours davantage transformer les uns par les autres. Nous transformer pour simultanément prendre part à la transformation de la société et cela, à partir de son potentiel d’éveil – de l’intelligence primordiale qui nous porte, nous façonne et nous invite à nous mette à l’œuvre ; autrement dit, à nous ÉVEILLER ensemble.

Voici, en l’état, le texte qui exprime ce travail collectif :

S’ÉVEILLER est le nom d’un collectif de bouddhistes engagés. Il rassemble des enseignants et des pratiquants de la Voie de l’Éveil – la Voie du Bouddha – issus de différentes traditions, unis par une vision commune : l’urgence, aujourd’hui, de repenser la société et de contribuer à une autre façon de vivre ensemble, dans la générosité, le respect et la coopération.

La Voie de l’Éveil nous permet de faire l’expérience que nous ne sommes séparés de personne ni de rien, elle nous permet également de révéler, de développer et d’apprécier nos capacités de présence, d’attention et de bienveillance. Nous éprouvons, comme d’autres traditions que la force d’amour est le cœur du sujet : nous voulons ensemble, et avec d’autres, la mettre en œuvre. La Voie nous engage à réaliser non seulement ce que nous sommes, mais que chacun est comme un foisonnement de possibilités. Nous voyons chaque situation, même les plus difficiles, comme une occasion de nous transformer et de grandir, car nous avons, chacun d’entre nous, la capacité d’interroger nos fonctionnements, d’agir autrement et d’imaginer d’autres façons de vivre.

Nous vivons résolument ensemble : Toute société naît de la capacité des individus d’entrer en relation avec les autres, de leur faire confiance et de bâtir un projet commun. Nul ne sait de quoi demain sera fait, mais nous pouvons entrer, toutes et tous, dans la merveilleuse aventure d’inventer l’avenir.

La Voie de l’Éveil intègre tous les aspects de l’existence. La vie intérieure ou la vie spirituelle ne vont pas à l’encontre de la vie sociale ou collective. Plutôt que les opposer, nous les voyons comme des dimensions complémentaires et indissociables appelées à mutuellement se vivifier. Nous avons confiance que cette Voie, qui nous fait découvrir nos ressorts intérieurs, qui dévoile et métamorphose nos peurs, peut aujourd’hui contribuer à l’émergence d’une nouvelle culture de sagesse.

 Ce collectif est un espace de rencontre, de communication et de formation. Nous menons des réflexions et des actions qui répondent aux souffrances individuelles ou sociales ; nous mettons en place des formations à des personnes qui voudraient intégrer divers outils de compréhension et de transformation personnelles ou collectives.

Ce collectif est ouvert. Il a vocation de relayer et de soutenir les actions des organisations, des groupes ou des personnes qui participent à l’éveil des consciences et militent pour un autre regard sur les questions sociales, écologiques et économiques. Nous pouvons nous mobiliser dans le cadre d’actions locales ou nationales et participer aux débats de la société civile sur les nécessaires transformations sociales.

Michel Dubois, Catherine Éveillard-Elsky, Franck Le Naourèse, Emmanuel Ollivier, Éric Rommeluère (février 2013).

Prenez date : calendrier du Collectif « S’eveiller »

Demain, samedi 16 mars de 15h à 16h : Cercle du Silence, Place du Palais Royal face au Conseil d’État. Venez nombreux pour vous recueillir et protester avec nous contre les traitements, toujours aussi inhumains, subis par les migrants sans titre de séjour.

Samedi 26 mars de 18h30 à 20h30 : Éric Rommeluère au « Forum 104 » (104 rue de Vaugirard 75006 Paris, salle « Les Oliviers ». Conférence-débat autour de son dernier livre, Le Bouddhisme Engagé.
 Quelques exemplaires de l’ouvrage seront proposés à la vente à cette occasion.
Accès libre et gratuit, sans inscription préalable !

Dimanche 26 mai : Méditation et Action, la Pratique du Bouddhisme engagé –   Fête du Bouddhisme à la Pagode du Bois de Vincennes, témoignage et présentation du Collectif S’Éveiller avec Michel Dubois, Catherine Eveillard-Elsky, Emmanuel Ollivier, Éric Rommeluère (février 2013).

Samedi 8 et dimanche 9 juin : L’Économie Solidaire – Centre Shambhala, 17 rue Eugène Varlin – 75010 Paris

Calendrier des retraites avec Michel Genko Dubois :

Vendredi 17 mai 19h – lundi 20 mai 15h : Sesshin (retraite) – Château de Faugernon, Lisieux. 70€

12 – 19 juillet Retraite sesshin vendredi 19h – jeudi 14h – Centre Dana, Montreuil

Renseignements : zenvoieducoeur@gmail.com                                                                    Michel Genko Dubois, Tel. 00 33 1 49 88 91 65

28 juillet – 4 Août. (Dimanche 19h – Dimanche 12h) Ferme «Les Gavatxes». 160€

Réserve naturelle d’Alta Garrotxa, près du village de Beget, Pyrénées espagnoles.

Renseignements : corriekoppedraijer@gmail.com                                                                 Corrie Koppedraijer, Tel. 00 34 972 192022

 

Dans mon premier blog, il y a deux mois, j’avais parlé de la Présence. J’aimerai aujourd’hui parler de la présence de l’autre et de la Présence à l’Autre.

Il y a plusieurs semaines, un dimanche à l’heure du déjeuner, nous prenions part à la distribution de repas fournis par l’Association l’Un Est l’Autre aux personnes en situation de précarité ;  il y eut vers 13h ce très bel échange avec un monsieur Sikh portant turban et barbe blanche. Au moment où il partait, je l’ai salué pour lui souhaiter une bonne journée. Il s’est alors arrêté ; nous nous sommes regardés et je lui ai demandé :  Where are you from, sir? —  Penjab. Son anglais était très rudimentaire mais avec le cocard et les marques qu’il portait au visage et au bras, il a réussi à me faire comprendre qu’il s’était fait attaquer quelques jours auparavant dans le Parc de la Villette. Je l’écoutais avec toute mon attention. Il paraissait avoir dans les 70 ans. Nous nous sommes dévisagés durant quelques secondes  … Et d’un seul coup, l’invisible barrière qui nous séparait s’est dissoute. Nous avons, tous deux, ressenti la même chose : tout ce qui pouvait nous cloisonner avait soudainement lâché. Nous nous sommes retrouvés cœur à cœur. Le Monsieur a pris ma main ; il l’a embrassée. J’ai pris la sienne et j’ai fait de même, puis il est parti en disant : « Thank you ! Thank you ! » Petit miracle ordinaire du dimanche midi, lorsque s’efface la barrière entre invitant et invité et qu’un rayon de gratitude nous enveloppe tous d’un même éclat.

La crise économique s’aggrave ; le chômage et la précarité s’accroissent, sans qu’émergent des solutions nouvelles. Des étrangers, naufragés des guerres civiles, des catastrophes écologiques, des désastres économiques et sinistrés de la globalisation, se pressent, par millions, vers l’Europe dans l’espoir d’un ailleurs où travailler et survivre. En réponse des municipalités de plus en plus nombreuses se barricadent en prenant les mesures d’hostilité à l’égard des plus pauvres : interdictions de mendier, de fouiller les poubelles, de boire des boissons alcoolisées ou de dormir sur les bancs publics. La précarité est criminalisée ; Les politiciens déclinent le « Not in my backyard » en discours sécuritaires et stigmatisent les étrangers.

Il y a deux millénaires, l’Évangile de Matthieu formulait cette admirable réponse aux peurs que déclenchent la précarité des autres et la perception de leur infortune. Jésus y proclamait son unité avec les plus vulnérables : J`ai eu faim, et vous m`avez donné à manger; j`ai eu soif, et vous m`avez donné à boire; j`étais étranger, et vous m`avez recueilli ; j`étais nu, et vous m`avez vêtu; j`étais malade, et vous m`avez visité; j`étais en prison, et vous êtes venus vers moi….Je vous le dis en vérité, tout ce que vous avez fait au plus petit de mes frères, c`est à moi que vous l’avez fait.

Le Sutra de La Perfection de la Grande Sagesse Parfaite, (Prajnaparamita Sutra) rapporte ce dialogue entre le Buddha et son disciple Subhuti :

Subhuti : Comment le Bodhisattva fait-il une offrande pour secourir les êtres ?

Le Seigneur Bouddha : Voici comment le Bodhisattva,[1] imprégné de la sagesse parfaite, fait ici des offrandes – il nourrit ceux qui ont faim,  il offre aux êtres humains tout ce qui peut leur être utile. Et il donne aux humains, ainsi qu’à ceux qui ont pris naissance sous une forme animale de la même façon qu’au Tathagata (le Bouddha), aux Pratyekaboudhas[2], Arhats[3] (etc….) C’est après avoir formé la notion de non différenciation qu’il fait ces offrandes à tous les êtres. Pourquoi ? Parce qu’il a reconnu que la multitude des phénomènes sont les apparences de la non dualité.[4]

Face à la crise et aux peurs que celle-ci engendre, nous avons le choix de l’hospitalité ou de l’hostilité avec toutes ses déclinaisons possibles  de l’indifférence à l’hostilité. Ces choix font écho aux deux extraits de la Genèse qui portent sur l’accueil des étrangers : l’hospitalité abrahamique et son contraire, la xénophobie de Sodome et Gomorhe. Le récit biblique montre Abraham en union avec « l’Être », Dieu, l’Absolu « dans un état de Présence éveillée ». Il aperçoit, soudain, trois voyageurs et, sans la moindre hésitation, se départit de l’Un pour accueillir l’Autre. Il se prosterne devant les visiteurs, il les prie de s’arrêter à l’entrée de sa tente, leur apporte de l’eau pour qu’ils se « lavent les pieds », puis il engage sa maisonnée à préparer un festin. Se mettant totalement au service des voyageurs, il demande à son épouse de préparer des galettes, choisit le veau gras, ordonne « au jeune homme », son fils Ismaël, de le préparer et fait apporter de la crème. Aux inconnus, il offre sans réserve le meilleur repas que sa maisonnée puisse préparer.

Un commentaire [5] nous informe que la tente d’Abraham était pourvue de portes aux quatre direction et qu’il les laissait toujours ouvertes afin qu’aucun voyageur n’ait jamais besoin de la contourner pour y entrer. Il se trouve que ce jour là, les voyageurs sont les archanges. Ceux-ci prédisent à Abraham la naissance de son fils Isaac et une extraordinaire postérité : le généreux patriarche deviendra le Père d’une grande nation. Les archanges sont en route pour voir de leurs propres yeux si la turpitude de Sodome et Gomorrhe justifie leur destruction. Parvenus aux portes de Sodome, ils reçoivent l’hospitalité et la protection de Lot – le neveu d’Abraham – mais leur arrivée provoque une émeute des habitants. Ceux-ci veulent les « connaître » – les violer. Contrairement à un préjugé tenace, ce n’est pas l’homosexualité de ses habitants qui scelle la destruction de Sodome mais, comme l’indique très clairement le récit biblique, l’enfreinte aux règles de l’hospitalité – la violence faite aux voyageurs, la volonté de posséder, d’humilier et de soumettre les plus vulnérables.

Ce passage de la Genèse à l’aube de l’humanité et de l’inhumanité n’a en rien perdu de son actualité. La discrimination, l’hostilité et l’insensibilité à l’égard des plus démunis, la volonté de domination à leur encontre,  ou encore, leur instrumentalisation érigent les murs des nouvelles Sodome et Gomorrhe ­­– nos propres barricades face à la précarité d’autrui.

Mais comment donner encore et encore à tous ceux qui font la manche dans le métro et dans nos rues ? Nous aimerions peut-être ne pas les voir, nous évitons leur regard : ils deviennent alors les nouveaux fantômes et nous renvoient l’image de notre propre précarité. Que nous l’acceptions ou non, leur souffrance est la souffrance de tous. Nous n’avons pas toujours de veau gras, de crème et de galettes sous la main, nous ne pouvons sans doute pas donner à tous, mais les fastes de notre maisonnée, le festin que nous avons à offrir peuvent-être un regard bienveillant, un sourire, un mot, une attention du cœur. La communication, l’attention, la présence, la bienveillance sont nos inépuisables trésors – et l’inlassable rappel que nous sommes tous des humains.

L’hospitalité est non seulement l’acceptation et célébration de l’autre, elle est célébration de la vie. Elle met en œuvre la fécondité, la richesse et l’abondance de la Terre, un sens de plénitude, une joie irrésistible. Une gratitude sans limites enveloppe alors hôte et invités. Une simple tente, la maison la plus modeste, l’ombre d’un arbre, une table, un banc deviennent alors l’espace sacré, le Temple primordial.

Émile Moatti, co-auteur du livre « Abraham » (Edit. Centurion) et délégué à Jérusalem de l’Amicale d’Abraham, qui réunit Juifs, Chrétiens et Musulmans, dit que « L’Hospitalité est la religion avant la religion. » Cette phrase entendue il y a dix ans m’avait interpelé en me rappelant que le Maître zen Taisen Deshimaru répétait souvent que « Zazen est la religion avant la religion ». Qui y a-t-il de commun entre recueillement et hospitalité ? Simplement ceci : en zazen nous lâchons prise de nos pensées ; nous les accueillons et nous les lâchons. En cela, nous reconnaissons l’inaptitude du mental à appréhender la vie, et nous réalisons que toute idée – serait-elle la plus élevée – ultimement nous en sépare, autant dire : nous sépare de nous-même. Nous accueillons la vie avec la vie. Il en va de même dans l’hospitalité ; nous n’accueillons pas l’autre avec des idées, nous célébrons la vie avec la vie.

Zazen, l’assise sans objet ni sujet est le cœur de notre pratique et la pratique de notre cœur. Il nous ouvre à l’expérience d’une présence sans projet, sans intention, sans ambition et sans la moindre construction mentale. Plus proche que nos émotions les plus secrètes, plus proches que nos pensées les plus personnelles, plus proche que notre souffle lui-même : l’Intime devient alors manifeste. Et cet  Intime se révèle pleinement en nous ouvrant à la présence de l’autre, il se déploie à travers notre existence dans la grâce d’une bienveillance inconditionnelle – d’un amour sans attachement envers autrui.

 Aidez l’Un Est l’Autre à offrir des repas aux plus démunis en passant une SOIRÉE-CONCERT délicieusement concoctée par ISABELLE NANTY avec EDOUARD BAER,  MAURICE BARTHÉLÉMY, BRUNO BÉNABAR, JULIEN CHIROLANDY COCQ, GRÉGORI CZERKINSKY, VINCENT DELERM, SARAH DORAGHIJOSEPHINE DRAÏ, ARIÉ ELMALEH, JULIE FERRIER, IGNATUS, AGNÈS JAOUI, NIUVER, MYRIAM SEURAT, SAUL WILLIAMS ! 

Cliquez : 8 janvier12-2


[1] Dans le bouddhisme Mahayana, le bodhisattva est un être qui aspire à l’état de bouddha mais renonce à jouir du Nirvana parfait tant que tous les autres êtres ne sont pas libérés.

[2] Pratiquant solitaire parvenu à l’illumination par lui-même et pour lui-même.

[3] Dans le bouddhisme Theravada, pratiquant libéré de toute passion et de toute  souillure, et destiné au Nirvana parfait après sa mort.

[4] Edward Conze, The Large Sutra of Perfect Wisddom (Edit. University of California Press)

[5] Cité par Émile Moatti, Émile Moatti, Pierre Rocalve, Muhammad Hamidullah – Abraham (Edit. Centurion)

Emmanuel O., disciple de la Voie, m’indique qu’après deux semaines de sesshin [1],  la rentrée à Paris fut singulièrement difficile : « Une galère —  dur de me réinvestir, dur de me remettre dans le sens de ma vie… Comment faire ? »

Passer huit heures par jour assis en zazen[2] au sommet des Pyrénées en Catalogne,  revenir au centre de soi-même, éprouver l’intime, ressentir l’unité de l’univers est une chose, intégrer cette expérience dans notre vie quotidienne en est une autre. Comment vivre la vie du Bouddha dans le brouhaha de la vie quotidienne ? Comment réaliser la vie de l’Eveil au milieu des rivalités et  des conflits ? Comment demeurer dans la Présence sur le parvis des centres commerciaux et les allées des hypermarchés ?

Nous sommes sans arrêt assaillis par l’âpreté du monde du travail, envahis par les informations et la publicité, qui n’ont de cesse de nous projeter au devant de nous-même en nous faisant croire que quelque chose nous manque et qu’il nous faudrait l’acquérir ou devenir ceci ou cela.

George Devereux  — le fondateur de l’ethnopsychiatrie — disait, il y a 40 ans, que nous vivions « dans une société profondément névrosée », qui n’a aucun autre idéal à proposer à ses enfants qu’une image de cadre à l’eau de rose, et la perspective d’accumuler des biens matériels. Pouvoir-matérialisme-égoïsme. Devereux était en guerre contre les béhavioristes qu’il regardait comme des nazis glorifiés parce que ceux-ci considéraient l’adaptabilité comme  l’unique critère de la santé mentale. Lui-même voyait, au contraire, les personnes névrosées de notre société névrosée comme pouvant être fondamentalement saines, et celles parfaitement adaptées et apparemment saines comme fondamentalement névrosées. A cet égard, les choses ne se sont certainement pas améliorées depuis les années 60. Les objets – et nous même – sommes devenus un peu plus jetables. En proie au monde de la quantité, nous devons faire du chiffre et exister par comparaison à ceux qui en font moins ou en repoussant ceux qui n’en font pas assez.

L’angoisse de notre précarité prime sur toutes nos autres souffrances. J’ai beau chercher en moi, je ne perçois rien de permanent, rien qui soit solide. Nous vivons dans la civilisation des objets. Celle-ci appuie toujours là où ça fait mal en nous donnant à penser que nous sommes des entités, des objets séparés au milieu d’autres objets qu’il nous faut acquérir, séduire, conquérir ­—  objets avec lesquels nous devons rivaliser ou , contre lesquels nous devons nous prémunir. La civilisation des objets est la fille du péché originel ; invariablement, elle nous fait croire que quelque chose nous manque et que cela ira mieux plus tard, quand nous aurons obtenu l’objet plus ou moins lointain de notre convoitise : le nouvel Eden ou nouveau statut qui saura nous conférer une stabilité imprenable [3]. En attendant, nous nous sentons incomplets : pas très sûrs de notre existence propre et certainement incapables de nous trouver une identité, un soi, une essence qui ne soit pas éphémère. Voilà bien l’ironie de notre grande douleur : tout bouge, tout est vivant, rien n’est séparé, et je dois agir, me conduire, faire du chiffre, rentabiliser, me protéger,  comme si j’étais une entité autonome tentant de survivre au milieu des autres entités. Je suis  un objet incomplet et insatisfait, parce que je suis vivant et que tout est vivant. Il n’y a rien auquel je puisse m’identifier.

Je n’ai aucune recette miracle, aucune « technique » de méditation à proposer, si ce n’est simplement ceci : retourner encore et encore à la Présence,  s’adonner à ce geste d’amour de soi, qui consiste à pleinement embrasser l’instant présent.

Lorsque qu’il y a trente et quelques années un instructeur m’avait montré la posture de zazen et fait les premières recommandations pour méditer, il m’avait conseillé de me centrer sur le hara, deux doigts au dessous du nombril. A l’époque, j’avais compris le zen comme une sorte d’art martial interne qui me protègerait des souffrances psychiques que je sentais bouillonner et monter en moi et que j’aurais voulu reléguer dans une sorte de poubelle nucléaire destinée à être enterrée à 1000  km sous terre. Aujourd’hui, c’est le cœur que je ressens davantage dans l’assise ­— le cœur qui reprend sa place et s’assoit, non pas tant l’organe lui-même, mais l’espace où se déploie la présence — l’intime.

Embrasser l’instant présent, c’est lâcher prise de la séparation, abandonner les stratagèmes pour  se protéger de l’univers et entrer en amitié avec soi-même, entrer en amitié avec le monde. Être intime. Je parle donc d’un élan de tendresse[4] à son propre égard : revenir à l’intime encore et encore ; il s’agit d’une  ouverture qui peut s’accomplir cinq fois, dix fois, vingt fois par jour.  Il ne s’agit pas de poser un coussin de méditation dans son bureau et de s’y asseoir, mais de ralentir et de prendre le temps d’une (ou plusieurs) respiration profonde, attentive, en lâchant quelques instants ce qui me projette vers l’avant : projets, conflits, désirs, etc. et de retourner cette projection vers l’instant présent.  Il est question ici d’un engagement envers nous-même, d’une résolution sans faille qui nous invite à retourner encore et encore à la Présence, notre propre présence. Retourner un instant à la Présence et lâcher cela aussi — lâcher le lâcher-prise puis reprendre le travail que nous étions en train de faire. Je parle d’une pratique incessante qui ne se limite pas à une assise formelle du matin ou du soir mais se tisse d’un instant à l’autre à travers notre vie toute entière sans que nous séparions le profane et le sacré, la « pratique » du « restant de notre existence ».

Dans l’instant présent, il n’y a ni « moi », ni séparation, uniquement l’immédiateté de ça : la sève de vie déployée dans toutes ses apparences, dans tous ses états. Cette vie omniprésente est impalpable, insaisissable, parce qu’elle n’est pas « quelque chose » mais la source et le souffle de toutes les apparences, et c’est en elle que nous retournons encore et encore au cœur de notre pratique.

Retourner à la présence ne veut pas dire accepter de se laisser piétiner en chantant béatement : « tout le monde, il est beau, tout le monde, il est gentil », mais de puiser notre source dans l’intime impersonnel, plutôt que dans nos pensées personnelles, égocentrées, s’ouvrir à l’inconnu plutôt que s’enfermer dans nos idées préconçues [5].

S’ouvrir à l’inconnu nous fait percevoir l’humour de notre situation : l’envers de mon anxiété de ne pas exister suffisamment, d’être dépourvu d’un soi fixe, d’être une sorte d’oignon dont on pourrait dépouiller les perceptions, les sensations, les émotions, les habitudes mentales, désirs, conscience, etc. comme autant de peaux, sans parvenir à un noyau, sans découvrir la moindre graine, sans y trouver une essence palpable. L’envers de mon angoisse — ou plus exactement, mon endroit — c’est ma libération. Je ne suis pas une entité fermée, un enclos séparé, mais une ouverture. Autrement dit, il n’y a rien d’autre que la Présence spontanée — le déploiement de la source à cet instant même. La sève de tous les Bouddha est qui je suis quand se lâche le « je ». Dépourvu d’un soi fixe, je suis l’espace sans limite, l’expression spontanée de l’intelligence primordiale. Ne pas être une entité séparée est une bonne nouvelle.

Michel Genko Dubois

[1] Littér. « Revenir au Cœur » ou « se concentrer sur l’esprit-cœur » : Retraite intensive de méditation zen

[2] Recueillement assis  dans le zen, demeurer dans la présence sans attachement, sans but, ni fixation aucune.

[3] Voir David Loy : Notes pour une révolution bouddhiste, Editions Kunchab

[4] De mémoire,  Chogyam Trungpa disait que cette tendresse était la condition si ne qua non pour se connaître soi-même.Voir également le livre d’Eric Rommeluère : Les Bouddhas naissent dans le feu, Edition du Seuil

[5] Bernie Glassman : L’Art de la paix,  Edition Albin Michel