J’ai le souvenir d’un de mes premiers Dokussans[1], il y a 35 ans avec Maezumi Roshi. Sa voix était si basse que je dus m’approcher à quelques centimètres pour l’entendre. Je découvris alors qu’il me parlait en Japonais… Il semblait réciter un long texte. J’aurais voulu saisir ses paroles.

Il émanait de ce murmure quelque chose d’intemporel, d’insaisissable, de sacré – l’intime

Mon maître, Genpo Sensei, me dit plus tard que Roshi m’avait probablement récité le Genjo Koan. La récitation dura dix minutes, puis Maezumi Roshi me dit « Vous devez écrire le Shobogenzo français – l’écrire avec votre propre vie. Votre propre vie est la vie du Shobogenzo, le Trésor de l’Œil du Dharma. »

J’étais totalement décontenancé. Le Shobogenzo me paraissait alors un texte totalement hermétique – presque illisible.

Le dernier jour du Sesshin, un participant demanda :

– « Roshi pendant que nous faisons zazen, la guerre se poursuit au Salvador, la répression, les escadrons de la mort, des fermiers sont tués… Que devons nous faire ? »

– « Take care of yourself », répondit Maezumi Roshi. « Prenez soin de vous ».

Sa réponse semblait déconcertante. J’étais tout à fait incapable d’en saisir la subtilité. Il m’a fallu au moins deux décennies pour comprendre que Roshi répondait exactement à la demande de son interlocuteur. « Take care of yourself » voulait dire : « Prenez soin de la situation comme de votre propre corps. » autrement dit : « vous êtes vous-même la révolte, la répression et la souffrance. Les soldats, les escadrons de la mort, les paysans sont votre propre corps… »

Le don de Maezumi Roshi était de nous répondre avec un koan – le koan de notre propre vie, de nous inviter à devenir qui nous sommes, à prendre soin de notre vie, sans laisser le moindre interstice entre nous-même et nous-même.

J’ai pris part en 1996 à une retraite interreligieuse « Porter Témoignage à Auschwitz-Birkenau ». Et j’ai rejoint Zenpeacemakers, l’association fondée par Bernie Glassman, le premier successeur de Maezumi Roshi. L’année suivante, j’ai participé à une Retraite de rue à Cologne et à Düsseldorf. Nous faisions zazen dans des jardins publics et nous avons, quatre jours durant, vécu sans un sou, dormi dans la rue et mendié. Un jour à Düsseldorf, nous avons été reçu par une association dans une maison, où on nous a servi, avec douceur, un magnifique repas. Peu après, j’ai décidé de m’engager auprès des plus démunis. En 2003, j’ai cofondé l’association « L’Un Est l’Autre », pour servir des repas de qualité aux personnes en situation de précarité. Je me suis mis à préparer cent ou cent cinquante repas, que nous servions rue de Flandre le dimanche soir, puis dans un Centre des Restaurants du Cœur. Nous sommes rapidement passé à près de 400 repas préparés, les premiers temps, dans la cuisine, puis dans le jardin du centre Dana. L’Un Est l’Autre sert aujourd’hui 100 mille repas par ans.

En 2011, Nous avons fondé Zen-Voie du Cœur dans le but d’unir davantage méditation et action. La question est de savoir comment un pratiquant laïque peut-il vivre pleinement son engagement, sans dissocier zazen de son travail, de sa relation maritale, de sa famille, de ses autres relations et du reste de son existence. Comment vivre une vie sans interstice, sans fossé, entre soi même et soi-même ? Comment vivre pleinement une pratique laïque qui hérite et s’inspire de l’expérience monastique, sans en être nécessairement une fade copie.

Zen – Voie du Cœur est une petite association de pratiquants laïques, qui s’engagent à prendre soin du monde comme de leur propre corps. Elle est particulièrement tournée vers les zones d’ombre de la société, ceux qui tombent dans les interstices – les fêlures – de l’ordre social : SDF, réfugiés, personnes détenues, personnes en souffrance psychiques.

Notre travail se fonde entièrement sur une pratique assidue de zazen et sur l’étude et l’approfondissement des 16 préceptes, que nous regardons comme les koans de notre vie quotidienne. Nous organisons également des Cercles de paroles et d’écoute (Council Circle) qui permettent de communiquer et d’écouter du fonds du Cœur. Nous encourageons les participants à avoir une pratique de bénévolat, ou de s’engager dans un travail pour la paix. Je suis moi-même devenu aumônier de prison.

Nous organisons des sesshins au cours desquels nous servons des repas festifs dans des centres d’hébergement de l’Armée du Salut. Nous organisons également des sessions afin de former des facilitateurs pour les Cercles de paroles et d’écoute.

[1] Lit. : « Aller voir le maitre seul, face à face. » Entretien individuel avec le maitre.